« La décoration c’est une monnaie symbolique », juge un spécialiste

Une légion d’honneur. (illustration) — AFP
  • Un an après avoir réactivé une vieille médaille pour récompenser les soignants mobilisés pendant la pandémie, les députés et députées ont voté la création du statut de « mort au service de la République ».
  • Ces honneurs sont aussi vieux que la République… et les critiques sur leur pertinence ou leur légitimité aussi.
  • Olivier Ihl, sociohistorien, estime que ces décorations servent à attirer l’attention de l’opinion publique sur des actes que l’Etat définit comme exemplaire. Mais l’Etat n’est désormais plus seul à dire qui est exemplaire.

Les députés et députées ont adopté dans la nuit de mercredi à jeudi la création d’un statut de « Mort pour le service de la République » pour les agents publics décédés « dans des circonstances exceptionnelles ». Un an après la réactivation d’une vieille médaille pour féliciter les personnels soignants au front pendant la pandémie de
Covid-19, l’Etat en revient donc à des symboles honorifiques pour marquer sa gratitude, même si le texte adopté par l’Assemblée crée aussi le statut de « pupilles de la République ». Ce statut ouvre une batterie de droits pour les enfants des agents publics décédés en accomplissant des actes de bravoure ou dans des « situations exceptionnelles » ou présentant une dangerosité particulière.

20 Minutes a demandé à Olivier Ihl, professeur de sociologie historique à l’IEP de
Grenoble, auteur de Le Mérite et la République (Galimard) à quoi sert ce régime de décorations pour la République.

Depuis quand la République récompense-t-elle de titres honorifiques des civils ?

C’est une vieille pratique, qui remonte au début du XIXe siècle. Dès son origine la Légion d’honneur récompensait déjà des civils. Au fil des générations, les décorations d’Etat se sont multipliées. Jusqu’au général de Gaulle qui a fait un peu le ménage dans tout ça : il y avait plus de 60 médailles pour l’école, le travail, le sport, les arts, les lettres, la science… Pratiquement tous les domaines de la vie sociale ont fait l’objet d’une politique de reconnaissance par l’Etat, en l’occurrence par la République quand elle était en place. Pour ce qui est des épidémies, il y a déjà eu, en 1885, un précédent par lequel l’Etat à l’époque a essayé de donner une place spécifique au mérite tel qu’il s’exprime en situation pandémique. Pour les infirmiers, les personnes qui ont lutté contre la contagion… qui se voyaient récompensées.

Quel est l’intéret pour l’Etat ?

Une récompense, un honneur, ça sert à édifier une conduite, à distinguer une personne, à célébrer un comportement, à attirer l’attention de l’opinion publique sur des actes que l’Etat définit comme exemplaire. En l’occurrence, la réactivation de cette médaille de l’engagement contre les épidémies est l’occasion de mettre en valeur des comportements d’assistance, de solidarité, de présence dans la lutte contre les épidémies. L’Etat répond à une demande de certains élus, ça permet aussi d’organiser les choses car, en ce moment même, des hôpitaux procèdent à des délivrances de médailles, en général la médaille du travail, qui sert à attirer l’attention, exprimer une forme de gratitude, prendre un temps de considération collective, autour des soignants. Des soignants qui ont d’ailleurs été constitués en héros depuis plusieurs mois : souvenez-vous que nous avions pris l’habitude pendant le premier confinement de les applaudir tous les soirs vers 20 heures. Des applaudissements à la décoration s’expriment la même logique, ce ne sont simplement pas les mêmes acteurs. Que ce soit l’opinion publique ou l’Etat, il s’agit de dire : « Ce sont des comportements qui méritent notre reconnaissance, il faut traduire une forme de gratitude. »

Le recours à ces récompenses ou titres honorifiques semble diversement apprécié, en tout cas beaucoup de critiques se sont fait entendre, notamment sur la question des moyens plus urgents que les récompenses. Ces critiques ont toujours existé ?

La question de la concurrence des récompenses avec les moyens est très classique. Pour les syndicats, pour les groupes d’intérêts ou un certain nombre d’acteurs politiques il est judicieux de mettre en avant le secours matériel plutôt que la décoration. Plus globalement, les historiens l’ont montré : les décorations ont toujours été contestées depuis le XIXe siècle. Il y a toujours eu une critique, socialiste, républicaine, anarchiste…. La décoration, c’est une monnaie symbolique. Une sorte de prise de considération qui est le monopole de l’Etat et on peut avoir encore un débat sur les décorations : Est-ce légitime, républicain, monarchiste, bonapartiste ? Est-ce que la pratique est une spécificité française ? Pourquoi en avons-nous autant ?… Tout cela ce sont de vieux débats. Mais n’oublions pas que nous sommes à quelques mois d’une élection présidentielle et donc forcément les motifs cachent les mobiles et entrer dans ses disputes politiques est inintelligible dès qu’il s’agit pour des acteurs politiques de se positionner, de se démarquer. C’est la vie démocratique !

Ces récompenses ou médailles ne sont-elles pas devenues tout simplement désuètes ?

Depuis une trentaine d’années les décorations sont plus fréquemment contestées et même plus violemment contestées. Les décorations d’Etat subissent une concurrence de plus en plus forte de l’argent et de la considération publique telle qu’elle s’exprime sur les réseaux sociaux. On voit aujourd’hui des réputations se faire et se défaire par des outils, les likes par exemple, qui sont au fond une autre manière de construire de la reconnaissance, d’établir l’importance de tel ou tel comportement, de dire sa gratitude, de manifester le caractère exemplaire ou au contraire de désapprouver. L’Etat exerce donc un monopole qui est aujourd’hui contesté en matière de tribut honorifique aux yeux de l’opinion publique. Ça participe effectivement à une sorte de désuétude à laquelle les organisateurs de ces décorations songent et tentent d’apporter des réponses (en faisant par exemple en sorte de mieux représenter la France dans sa diversité chez les personnes récompensées). Est-ce qu’ils y arrivent ? Ça, c’est un autre débat.

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