Quelles incertitudes pèsent sur la bonne reprise économique française ?

Bruno Le Maire, ministre de l’économie, visite l’usine Lesaffre dans le cadre du plan de relance. (archives) — Sarah ALCALAY/Sipa
  • 5 voire 6 % de croissance en 2021 : telles sont les prévisions du gouvernement et de la Commission européenne pour la France.
  • Si, pour le ministre de l’Economie, ces prévisions portant la marque de la sortie de crise, l’économiste Anne-Laure Delatte, interrogée par 20 Minutes, est plus prudente.
  • Elle décrit trois incertitudes qui pèsent sur la reprise : une incertitude sanitaire, une internationale et une politique.

« Oui l’économie française redémarre, redémarre vite, redémarre fort » : le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, s’est voulu très optimiste
ce jeudi matin sur France Inter sur l’état de l’économie française, affaiblie par la crise sanitaire qui dure depuis bientôt un an et demi. Et, pour l’instant, c’est vrai que les chiffres ont l’air d’être positif : la
Commission européenne a par exemple relevé sa prévision de croissance pour la France cette année. Elle devrait être de 5,7 %, un chiffre évidemment inégalé depuis les « Trente glorieuses », qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. 20 Minutes a demandé à l’économiste au CNRS rattachée à l’université Dauphine-PSL, Anne-Laure Delatte, si l’état actuel de l’économie invitait effectivement à l’optimisme. Elle voit trois raisons d’être très prudent.

Une incertitude sanitaire

C’est vrai que les restrictions sanitaires sont levées peu à peu en Europe et aux Etats-Unis, que les chiffres épidémiques sont, à l’heure actuelle, bons, et que la vaccination avance. « Mais qui peut dire avec assurance qu’il n’y aura pas de quatrième vague épidémique, s’interroge Anne-Laure Delatte. Souvenez-vous il y a un an : on déconfinait et en fait on en a repris pour un an. » Pour elle, nous sommes encore dans le temps de la crise économique. Cela dépendra des progrès de la vaccination, et pas seulement dans les pays riches, qui s’approprient aujourd’hui la part du lion, et de la lutte contre les différents variants existants ou à venir.

L’économiste trouve que le gouvernement français a beau jeu de se gargariser des bonnes prévisions de croissance pour 2021 : « Forcément, comme on a beaucoup perdu en 2020, il y a un effet de reprise, de rattrapage. On part de plus bas, c’est logique. »

Incertitudes internationales

Même si on fait le choix de se féliciter de ces bonnes prévisions de croissance pour 2021, presque mécaniques d’après le jugement de l’économiste, elle remarque que l’Europe fait pâle figure dans le reste du monde et notamment à côté des Etats-Unis. « Les Etats-Unis vont avoir une reprise très forte. Ils avaient déjà fait avant les investissements en éducation qu’il fallait et là ils ont compris qu’il fallait augmenter les impôts pour massivement investir. » Malgré le plan de relance européen adopté l’été dernier, pourtant d’une envergure inédite, la question d’un second plan se pose déjà pour Anne-Laure Delatte.

Sans ça, l’Europe prendra du retard. Ou plutôt aggravera son retard : « La croissance européenne a décroché par rapport aux Etats-Unis dès les années 2000 », rappelle-t-elle. Quand bien même il devait y avoir un second plan de relance – ce qui n’a rien d’acquis tant les positions sont divergentes – il mettra du temps à être mis en place. Le premier plan n’est d’ailleurs pas encore totalement déployé. Anne-Laure Delatte regrette cette moindre agilité de l’Union européenne même si elle note que sans, elle, ça serait encore pire : « Des économies de pays comme la Pologne ou la Bulgarie, qui bénéficient des plans européens, seraient peut-être en train de s’effondrer. Et de nombreux pays d’Europe n’auraient pas encore accès aux vaccins. »

Incertitudes politiques

Anne-Laure Delatte estime que les choix faits jusque ici pour soutenir l’économie ont été plutôt bons : « On a préservé le pouvoir d’achat des Français et on a protégé le tissu productif, qui n’a pas été détruit. C’est aussi en cela que la période de reprise ne sera pas comme celle d’une reconstruction d’après-guerre. »

En clair, tout le monde est théoriquement dans les starting-blocks pour repartir : il y a de l’épargne pour consommer – donc de la demande – et les entreprises n’ont pas disparu – donc de l’offre. Reste à savoir ce qui va arriver pour les entreprises les plus fragiles qui sont sous respiration artificielle grâce à la doctrine du « quoi qu’il en coûte » : le risque du « mur de faillite » une fois que les aides s’arrêteront n’est pas écarté.

Aussi, il n’a échappé à personne que dans moins d’un an aurait lieu en France une élection présidentielle. Aux marchés financiers non plus. Anne-Laure Delatte remarque que ces derniers s’inquiètent de la situation politique du pays, notammment de l’hypothèse désormais sur la table d’une élection de Marine Le Pen à la présidence de la République. Ou du moins de celle de la victoire d’un parti anti-UE. « Cela pourrait se traduire par de la spéculation financière et donc une hausse des taux d’emprunts de la France », pense l’économiste. Aujourd’hui la France finance sa dette grâce à des emprunts à des taux d’intérêt extrêmement faibles, s’ils venaient à augmenter, cela serait un gros caillou dans la chaussure du gouvernement pour financer la relance.

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