« Les Français détestent l’école, mais ils sont ultra-fiers lorsque leurs enfants réussissent le concours d’entrée ! »

L’Ecole Nationale d’Administration (ENA) de Strasbourg. – Jean-François Badias / AP / SIPA

  • En avril, le chef de l’Etat a annoncé le remplacement de l’ENA par une nouvelle école afin de diversifier son recrutement, son enseignement et le mode de classement des étudiants.
  • Cela rend le documentaire intitulé L’Enarque est un humain (presque) comme les autres qui sera diffusé sur France 2 ce lundi.
  • Sa directrice, Virginie Linhart, a suivi la scolarité d’une promotion ENA de A à Z pendant un an et demi, entre janvier 2019 et octobre 2020. Cela nous permet de déconstruire certaines idées reçues sur l’école.

C’est une école qui fascine les Français autant qu’elle les taquine. L’ENA, qui forme ses étudiants en haute administration à devenir les décideurs du CAC 40 et les futurs responsables politiques du pays, suscite de nombreux a priori. Dans son documentaire intitulé L’Enarque est un humain (presque) comme les autres qui sera diffusée sur France 2 ce lundi, Virginie Linhart a suivi de A à Z la scolarisation d’une promotion d’Ena pendant un an et demi, entre janvier 2019 et octobre 2020. Un nouveau documentaire d’autant plus intéressant à la fois quand l’école est vouée à disparaître pour être remplacée par l’Institut de la fonction publique. Pour 20 minutes, Virginie Linhart revient sur tout ce que l’on pense savoir sur les énarques, sans avoir raison.

Comment expliquez-vous la fascination des Français pour l’ENA?

Les Français ont une position ambiguë sur l’ENA: c’est à la fois l’école qu’ils détestent, mais ils sont extrêmement fiers lorsque leurs enfants passent le concours d’entrée! Ils ont tous des idées préconçues sur l’école, qui sont souvent fondées sur un manque de connaissance de ce qu’elle est vraiment. D’où ma volonté que ce rapport décrive vraiment la réalité de cet établissement au-delà du symbole qu’il représente.

«Avec le temps, l’école est devenue le lieu qui cristallise le ressentiment contre ceux qui nous gouvernent», dites-vous au début de votre documentaire. Mais n’est-ce pas surprenant puisque peu de diplômés entrent en politique?

Absolument, à cause des 6 700 diplômés qui ont quitté l’école depuis 1945, seuls 200 ont fait de la politique. Certes, François Hollande et Emmanuel Macron sont énormes, mais Nicolas Sarkozy et François Mitterrand ne l’étaient pas.

Les portes de l’école se sont-elles ouvertes facilement pour votre appareil photo?

Oui, le réalisateur m’a donné l’autorisation de filmer des événements ou des lieux qui n’avaient jamais été, comme la conférence inaugurale, le week-end d’intégration, les lieux de stage… Mais quand j’ai commencé mon travail, les étudiants étaient méfiants car ils croyaient que j’allais pour rester très peu de temps sur place. J’ai dû faire de la pédagogie pour leur expliquer que mon travail allait s’étaler sur un an et demi et que je voulais voir les élèves évoluer tout au long de leur scolarité.

On peut voir l’immense fierté des élèves à leur entrée à l’école …

Oui, car ils sont fiers d’avoir réussi un concours très difficile où seulement 10% des candidats sont admis et pour lequel nous nous préparons pour un an ou deux. Beaucoup d’entre eux sont très fiers de servir l’État.

Avez-vous répondu à la question que vous vous posez au début du documentaire: “L’école est-elle l’El Dorado des élèves méritants ou le lieu de socialisation”?

Contrairement aux idées reçues, il y a peu d’enfants d’énarques parmi les étudiants. Beaucoup sont issus de la classe moyenne, ont des parents enseignants, des cadres exerçant des professions libérales … Et il ne faut pas oublier que le concours interne est ouvert aux fonctionnaires ayant au moins quatre ans d’expérience professionnelle et que le troisième concours est réservé . élus, associations et syndicalistes après huit ans de pratique. Ce qui crée un mélange d’origines sociales, géographiques et professionnelles.

Quelle est la place des femmes à l’école?

Ils sont moins nombreux que les hommes: 35 élèves sur 80 élèves que j’ai suivis. Ce qui m’a frappé, c’est qu’aucun étudiant masculin à qui j’ai demandé une entrevue n’a refusé de répondre, alors que de nombreuses femmes ont décliné l’offre. Ils n’étaient pas sûrs d’être à leur place et avaient peur d’être mis en avant. L’une d’elles m’a dit qu’elle souffrait du syndrome de l’imposteur, ce qui est très surprenant à ce niveau d’éducation. Elle a été coachée par une association de diplômés afin de gagner en confiance en soi. Et certaines voies sont encore difficiles pour les diplômés après la sortie de l’école, comme la diplomatie.

On reproche souvent aux Enarques d’être déconnectés des réalités du terrain, mais votre documentaire semble montrer le contraire …

Oui, quand ils font leur stage dans un territoire, par exemple dans une préfecture ou dans une PME, c’est très concret. Ils sont en contact permanent avec la population. Donc, s’il y a une déconnexion des Enarques, cela se produit plus tard, après quelques années de pratique professionnelle dans certaines institutions.

Rêvent-ils tous de rejoindre les grands organes de la fonction publique?

Oui. Ceux qui sont classés aux quinze premières places du concours de sortie, le “boot”, peuvent intégrer les grands organes (Conseil d’Etat, Cour des comptes, Inspection générale des finances …), comme leurs pairs. Et ce départ prestigieux conditionnera la suite de leur carrière.

Comment les élèves ont-ils réagi à l’annonce de la future suppression de l’ENA?

Ils ne l’ont pas bien vécu. car ils avaient l’impression d’être les disjoncteurs de la crise des «gilets jaunes». Et apprendre que l’école disparaîtra lorsque vous vous préparerez très dur à votre examen d’entrée, c’est violent. «C’est un peu comme un désaveu public», dit l’un des étudiants de mon documentaire. Et si l’ENA est critiquée en France, elle est très admirée à l’étranger. D’ailleurs, quand Emmanuel Macron a annoncé son abolition, les Anglais ont été stupéfaits. Cependant, la majorité des étudiants était favorable à une réforme de l’école, notamment pour changer le fonctionnement du classement de sortie. Parce que certains diplômés en veulent à la vie d’être arrivée en bas de la table de sortie.

*L’Enarque est un humain (presque) comme les autres de Virginie Linhart. Le documentaire sera diffusé dans l’émission Infrarouge sur France é, ce lundi à 23h15.

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