CNews dépasse BFM TV : récit d’une chaîne qui dit non au politiquement correct

La guerre des tranchées dure depuis vingt-neuf jours. Un record dans l’histoire de la télévision française. Devant les locaux d’iTélé, les employés viennent rappeler pour la énième fois leur colère… et leurs revendications. Ils ne veulent pas de Jean-Marc Morandini, alors visé par une enquête pour «corruption aggravée de mineurs», sur leur antenne. Les journalistes de la chaîne d’information affichent leur méfiance à l’égard de Vincent Bolloré. Le principal actionnaire de Vivendi veut redynamiser un Groupe Canal en creux de vague.

À l’automne 2016 – alors que la grève battait son plein – iTélé a vu son audience chuter à un niveau historiquement bas, avec seulement 0,6% de part de marché. Loin des 2,3% de son concurrent BFM TV. Pire, l’arrivée claire du LCI transforme le duel en match à trois où tous les coups sont permis. Malgré les piquets et #JeSoutiensiTele fièrement brandis par les derniers réfractaires, la décision est déjà prise: iTélé disparaîtra, remplacé par CNews.

Après trente jours de combats, les journalistes abandonnent leurs armes. Le 27 février 2017, CNews a enfin vu le jour. Sur 120 journalistes présents au départ, il n’en reste qu’une vingtaine au lancement de la chaîne. L’aventure commence dans un climat de méfiance sans précédent. Serge Nedjar, chef de l’antenne, se souvient d’un “Période humainement très difficile”.

Quatre ans plus tard, les débuts compliqués semblent être un souvenir lointain oublié depuis longtemps. Les mauvaises audiences des premiers mois, un faux départ. Symbole de ce revirement, CNews a récemment emménagé dans les locaux de Canal Plus, qui affiche désormais sa fierté d’avoir la chaîne d’information dans ses rangs. Vendredi 7 mai, les masques ne suffisaient pas à cacher les sourires d’une rédaction qui apprenait à peine la grande nouvelle: la veille, CNews venait de dépasser, pour la troisième fois de la semaine, sa rivale BFM TV en audience.

Avec 3,1% de part de marché, la chaîne TNT 16 signe même son meilleur score à ce jour. Performance loin d’être surprenante au vu de la bonne forme récente affichée par la chaîne. En deux ans, l’audience moyenne de la grille CNews a doublé. La semaine précédant le jour de tous les enregistrements, seulement 0,1 point d’audience séparait les deux poids lourds de l’information. Derrière, LCI et Franceinfo ne font rien de plus que de la figuration. Et il y a peut-être la plus grande fierté pour Serge Nedjar et la direction de la chaîne, qui affirme que l’objectif de CNews a toujours été d’être la deuxième chaîne d’information en France. Objectif acquis depuis plusieurs mois, grâce à une recette qui ne laisse personne indifférent.

Face à l’info, figure de proue d’un navire inébranlable

A quelques minutes du début des hostilités, l’atmosphère est légère. Comme souvent, Eric Zemmour tarde à arriver sur le plateau. Dans les coulisses, il relit ses cartes griffonnées sur de petites feuilles A4 jusqu’au dernier moment, noué autour de son cou. Lorsqu’il arrive sur le plateau, des rires éclatent. Le chroniqueur et ses camarades de jeu de Face à l’info – Marc Menant et Christine Kelly en tête – aiment plaisanter avant les débats du jour. Les discussions animées se poursuivent généralement après l’extinction des caméras. Depuis la rentrée, l’arène CNews – symbole d’une chaîne dont presque tout semble réussir – bat tous les records. Avec plus de 800000 téléspectateurs en moyenne tous les soirs à partir de 19h, Face à l’info est devenu un mastodonte qui écrase tout sur son passage. Y compris les critiques.

En octobre 2019, à l’annonce de l’arrivée du polémiste, les boucliers sont levés, les mains sont posées sur le cœur. Nous nous évanouissons presque. Les représentants du personnel de Canal Plus réclament à l’unanimité le départ d’Eric Zemmour. La France rebelle, plus que jamais le leader incontesté de la reprise, annonce dans la foulée qu’aucun de ses élus ne sera autorisé à se rendre sur les plateaux de CNews tant que l’écrivain sera employé par la chaîne. Promesse rompue. La direction ignore les menaces et maintient Zemmour à son poste. Pari gagnant.

Le spectacle est rapidement devenu incontournable dans le paysage politico-médiatique. La gauche ne daigne pas bouger? Les membres du gouvernement feront l’affaire. Agnès Pannier-Runacher, Marlène Schiappa, Clément Beaune, Alain Griset, Jean-Baptiste Djebbari…: depuis le début de l’année, ils se précipitent tous pour tenter leur chance face au fan de Napoléon. Sur les réseaux sociaux, les extraits des pass font le bonheur des internautes. Dans des échanges similaires à un match de boxe, les spectateurs agissent en tant que jurés. Ils comptent les points et désignent le vainqueur chaque semaine. Souvent Eric Zemmour gagne. Parfois, comme les entretiens avec le philosophe Michel Onfray, le public s’accorde volontiers sur un tirage au sort.

La rançon de la gloire

Controverses, méfiance et critiques, la chaîne y est habituée. Certains diront que c’est basé sur cela. Au cours de l’année écoulée, CNews est devenu la cible de certains médias bien pensants. Comme du quotidien, le programme politique phare du groupe TF1 en confrontation directe avec Face à l’info Tous le soirs. Fin avril, elle diffuse un extrait visant à montrer la prédominance du Rassemblement national dans le choix des invités de la chaîne d’information. Le montage, évidemment dépendant, conduit à des rires moqueurs de la part des petits gens de l’équipe de Yann Barthès, toujours prêts à se moquer de la terrible «fascosphère».

La direction de CNews nie tout lien avec l’extrême droite. Un mot d’ordre? “La pluralité des opinions”, résume Gérald Brice-Viret, directeur des programmes du Groupe Canal. “L’immigration, la sécurité, l’Europe ne sont pas des thèmes de gauche ou de droite mais des thèmes qui concernent tous nos concitoyens”, il ajoute. La direction souligne la présence sur son antenne de Laurence Ferrari, Christine Kelly, Laurent Joffrin ou encore Jean-Pierre Elkabbach, en charge de l’interview politique toujours périlleuse du matin jusqu’en 2019. Pas vraiment les journalistes les plus diviseurs du Paf.

Pour le politologue Jérôme Fourquet, CNews bénéficie, au-delà de sa liberté de ton, de sa volonté de casser les codes d’un paysage médiatique au bien-être solidement ancré dans les mœurs. Pensée de gauche, en “Monopole total”, se sent menacé par ce que le sondeur décrit comme “Rééquilibrage idéologique”. Conséquence: la chaîne du Groupe Canal reste déficitaire. Les annonceurs ignorent l’heure quotidienne de Zemmour. Le public, majoritairement âgé de plus de 60 ans, et la réputation qui suit le journaliste vedette font fuir les annonceurs. Mais cela attire le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), où des centaines de petits censeurs n’ont rien trouvé de mieux à faire que de remplir un formulaire en ligne pour dicter la bonne pensée. Chez BFMTV, nous aimons vous rappeler: «Cela ne peut pas continuer. “

L’hégémonie de BFMTV en danger?

La chaîne Altice essaierait-elle de se convaincre? Dans les couloirs de BFMTV, nous disons que nous sommes sereins face à l’avenir. Les journalistes affirment ne pas s’adapter à leur rival de plus en plus menaçant. Cependant, il est difficile de ne pas voir dans les récentes arrivées de chroniqueurs de droite – dont plusieurs journalistes de Valeurs actuelles – une envie d’aller dans le domaine de la chaîne TNT 16. “CNews n’est plus vraiment une chaîne d’information mais une chaîne d’opinion conservatrice, quelque peu réactionnaire”, jauge un membre éminent de la rédaction de BFMTV, qui affirme que le succès de leur concurrent vient en grande partie de la présence d’Eric Zemmour. La direction de CNews préfère insister sur “Révolution” Pascal Praud. Avec ses deux rendez-vous quotidiens, l’ancien journaliste sportif, décrit comme “Personnalité incarnée, sincère, généreuse et proche de nos concitoyens », symbolise les nouvelles valeurs de la chaîne. Et imposer sa formule à ses concurrents. Dans les couloirs de BFMTV, un journaliste avoue que sa chaîne cherche toujours “Son Pascal Praud”.

Dans ses fonctions officielles, Marc-Olivier Fogiel, le directeur général de BFM TV, insiste sur les atouts de sa chaîne et sur sa volonté de ne pas tomber dans une réaction disproportionnée. Cela ne l’a pas empêché, au lendemain de la victoire de CNews, d’envoyer un mail à ses équipes pour leur rappeler de ne pas se tromper avec le mauvais ennemi: «Nos vrais concurrents sont les journaux télévisés. ” Même si les journalistes mettent en avant leurs propres succès – BFMTV a lancé une grande campagne publicitaire pour réaffirmer son statut de «première chaîne d’information française» quelques jours après les scores de CNews – certains finissent par admettre: «Le succès de CNews et de Zemmour en dit évidemment long sur le pays. “

Le rejet de l’homogénéité idéologique

Le sondage avait fait sensation. Et pour cause: plus de 86% des Français ont déclaré à l’Ifop fin avril, la lutte contre l’insécurité et le terrorisme sera essentielle dans leur vote à l’élection présidentielle. Ces études et leurs résultats sont devenus légion. Avec toujours le même constat: le ras-le-bol français progresse. Pour Jérôme Fourquet, le grand succès de CNews est d’avoir su saisir cette «Climat croissant de la droite». Selon lui, il est difficile de ne pas faire de parallèle avec la situation outre-Atlantique, où la chaîne d’information conservatrice Fox News hérisse régulièrement les cheveux fins des progressistes de ses “Rejet de l’homogénéité idéologique”. Une comparaison que Serge Nedjar continue de nier farouchement. «Le seul lien avec eux est le mot ‘News’. Nous ne travaillons pas pour un parti ou pour une femme ou un politicien », souligne-t-il.

L’élection présidentielle peut-elle permettre à BFM TV de rattraper son retard, ou CNews prendra-t-il définitivement la tête? Jérôme Fourquet met en garde maintenant: dans la guerre des chaînes d’information qui se profile, “Tous les appels seront autorisés”. CNews veut se définir comme celui qui “Apporte beaucoup à la démocratie” dans un paysage audiovisuel compétitif unique au monde avec quatre chaînes d’information gratuites. Quant à BFM TV, un journaliste préfère nous prévenir, sur un ton qui dit tout: «Le duel Macron-Le Pen deviendra également un duel BFM-CNews. “

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