Tribune des militaires : parole d’anciens ministres de la Défense

Deux tribunes de militaires auront suffi à illustrer le malaise. Depuis trois semaines, les membres du gouvernement se relaient pour commenter les textes signés dans nos colonnes. La ministre déléguée de l’Industrie ouvre le bal la première. Sur le plateau de FranceInfo Agnès Pannier-Runacher condamne « sans réserve cette tribune d’un quarteron de généraux en charentaise. » Quelques jours plus tard en conférence de presse le Premier ministre Jean Castex dénonce : « Une manœuvre de l’extrême droite », alors que le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin préfère ironiser : « On se croirait sur les réseaux sociaux. »

Naturellement en première ligne, la ministre des armées Florence Parly n’a pas été plus perspicace que ses confrères. A l’unisson avec le gouvernement, la ministre se contente de botter en touche évoquant : « une grossière machination politique ». Plutôt que de s’intéresser au fond du problème, les membres du gouvernement n’ont commenté que l’initiative militaire, fantasmant sur l’idée d’un putsch.

Le cri du cœur des militaires n’ayant pas été considéré par les membres du gouvernement, Valeurs actuelles est allé à la rencontre de leur prédécesseur. François Léotard, Charles Million, Hervé Morin ou encore Gérard Longuet nous ont partagé leur expérience d’ancien ministre de la Défense pour éclaircir les contours de cette crise.

La parole est à la Défense

Tous sont d’accords sur le constat. Les anciens pensionnaires de l’Hôtel de Brienne partagent le triste bilan proposé par ces deux tribunes. Charles Million ministre de l’armée de 1995 à 1997 : « Cette tribune est tout à fait crédible par son analyse. L’inquiétude des cadres de l’armée est partagée par une majorité des Français. »

Gérard Longuet, en poste du ministère des armées de février 2011 à mai 2012, partage l’analyse du texte : « Sur le fond je comprends très bien que des gens soient inquiet pour leur pays, et la situation de la France. » Mais la méthodologie gêne : « Une lettre signée par des signataires anonymes n’a pas du tout la même valeur que la première, je suis beaucoup plus dubitatif. » François Léotard – ministre du gouvernement Balladur – pose le même regard que son confrère : « Il est tout à fait normal que les militaires soient touchés par l’état du pays. Leur émotion je la partage. Mais je suis hostile à l’idée que l’armée ait des démarches politique de ce genre. »

Hervé Morin, ministre des deux premiers gouvernements de François Fillon, se veut plus solennel : « Je ne donne pas de crédit à une tribune qui n’est pas signée. »

Mépris et silence

Au-delà de cette réserve presqu’unanime sur ce nécessaire anonymat des militaires, tous s’accordent sur un point : le gouvernement a des comptes à rendre. Gérard Longuet nous confirme cette tendance : « Désormais, le gouvernement est avec un sparadrap qui lui colle à la peau, il est obligé de répondre. »

Les réactions des membres du gouvernement ont déçu leur prédécesseur : « Cette tribune mérite mieux que les invectives d’un certain nombre des membres du gouvernement » assène Charles Million. « Je pense qu’Emmanuel Macron est dans l’embarras, le en même temps n’existe pas dans ce domaine-là. »

François Léotard n’en décolère pas : « Le mépris de ces ministres ne résout rien, ils auraient dû écouter et respecter cet écho ». Le dédain gouvernemental, et le silence du président de la République agace et interpelle. « Je trouve ça absurde et lâche de ne pas répondre. Ce silence de la part du chef des armées est dangereux, voir inconscient » insiste-t-il.

« Si le Gouvernement n’avait pas décidé d’instrumentaliser ces deux tribunes, je ne suis pas certain qu’on en aurait parlé autant que cela » observe cependant Hervé Morin. En plus d’être maladroite, la stratégie de communication du gouvernement s’est avérée néfaste.

Autopsie d’un déchirement

Sur le fond que pensez de la distante grandissante entre le politique et militaire ? Comment en est on arrivé la ? Pour Hervé Morin, la rupture entre l’Etat et l’armée a une date, l’éviction brutale et humiliante du général de Villiers en 2017 : « Depuis ce jour une certaine défiance s’est installée entre le Chef de l’Etat et une partie des armées » François Léotard propose une autre analyse et préfère revenir un peu plus en arrière. Pour l’ancien maire de Fréjus (Var) la véritable rupture entre l’armée et le gouvernement est la suppression de la conscription. Promis à la disparation en 1997 par Jacques Chirac, le service militaire est officiellement suspendu en 2002. « C’était tout un mécanisme qui permettait aux jeunes de s’engager et de forger un sentiment national utile au pays » se souvient le Cannois, qui a eu le plaisir de faire deux ans de classe au lieu d’une. Deux décennies plus tard, la suppression du passage obligatoire dans la caserne est lourde de conséquences pour François Léotard. Cette réforme rime avec la fin d’un sentiment de fierté et d’attachement envers l’armée française. Emmanuel Macron et Gérald Darmanin en sont l’illustration, eux qui n’ont pas connu la conscription.

A défaut de partager le même diagnostic, tous nos intervenants n’ont pas les mêmes solutions. L’expérience en tant qu’ancien ministre des Armées leur permet de s’imaginer aujourd’hui en poste. « Si je suis à la place du Florence Parly, je considère qu’une telle déclaration est un échec personnel, cela veut dire que je ne sais pas su entretenir le lien de confiance entre l’armée et le gouvernement » le confie Gérard Longuet. « J’aurais dénoncé les tentatives de division et de mise en cause de nos armées » assure Hervé Morin.

François Léotard opte pour le dialogue et la proximité : « J’essaierai de rencontrer ces militaires, car le déni est la pire des réponses. » En poste dans les années 90, l’ancien ministre regrette cette époque dans laquelle les élus et les militaires parvenait à lier une relation amicale. Lui-même, avait tissé des liens avec les généraux qu’il rencontrait, il se rappelle encore de ces mots du général Piquemal : « Par vous-mêmes, j’ai eu un sentiment de reconnaissance ». 30 ans plus tard le dialogue est moins cordial, pour ne pas dire impossible.

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