[Nay] Du billard à trois bandes

Quelle semaine ! Lundi 3 mai, l’accord entre La République en marche et Renaud Muselier a tourné au fiasco. Le président sortant Les Républicains de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur avait négocié : pas de liste de la majorité présidentielle contre 30 % de ses représentants sur les listes LR des six départements de la région. Et, cerise sur le gâteau, une place de numéro deux dans le Var pour la secrétaire d’État Sophie Cluzel. Un beau cadeau. Christian Estrosi, le maire LR de Nice, avouant que LREM est « une coquille vide » en Paca.

But avoué de la manœuvre : battre le Rassemblement national. Mais si l’objectif réel n’était bien que celui-là, l’opération aurait pu se faire entre les deux tours. Jean Castex a vendu la mèche au Journal du dimanche : « Cette union va bien au-delà d’accords d’appareils, c’est un exemple de la recomposition politique. » « Un des deux moteurs de l’élection d’Emmanuel Macron », dit-on à l’Élysée . Cet accord de premier tour est donc un prétexte régional pour une opération nationale : la présidentielle. C’est le faible qui dicte sa loi au fort. Si le Premier ministre a parlé, c’est qu’il avait des ordres. Cette stratégie a été décidée par Emmanuel Macron. En ex-banquier d’affaires, il s’y connaît en OPA minoritaires. On grignote le terrain en divisant les majoritaires, tout en s’emparant de quelques joyaux de la couronne LR. Christian Estrosi, puissant maire de Nice, a rallié Macron depuis longtemps. Déjà, en septembre, il appelait la droite à passer un accord avec lui en vue du scrutin de l’an prochain. L’été dernier, Emmanuel Macron avait invité à déjeuner en tête à tête Hubert Falco, le maire de Toulon, qui n’a pas résisté à ses yeux bleu lagon.

L’accord Muselier-LREM a suscité une grande fureur chez Les Républicains. Ils ont menacé de retirer leur soutien à Muselier, qui a fait machine arrière. Du coup, Mme Cluzel annonce qu’elle fera sa liste. (Ira-t-elle jusqu’au bout ?) En cohérence avec eux-mêmes, Christian Estrosi et Hubert Falco ont quitté LR pour se mettre au service du président Macron. Pour l’heure, ce tohu-bohu ne fait qu’un heureux : Thierry Mariani, le candidat du RN.

Vendredi, direction les Hauts-de-France. Éric Dupond-Moretti s’annonce tête de liste dans le Pas-de-Calais. Il vient en locomotive pour le candidat LREM à la présidence de la région : le secrétaire d’État Laurent Pietraszewski, dont le charisme est assez grêle et la notoriété encore faible (les sondages lui donnent entre 7 et 10 %).

Natif de Maubeuge, où sa mère vit encore, le garde des Sceaux plaide avec gourmandise qu’il entre en campagne pour faire barrage au RN, qui, dans le Pas-de-Calais, fief de Marine Le Pen, recueille dans certains endroits jusqu’à 60 % des suffrages. Ceux qui jadis votaient PC sont passés au RN.

Pas une semaine sans que ce bretteur talentueux n’attaque la présidente du Rassemblement national. Il s’en est même fait une spécialité : « Mme Le Pen refuse de débattre avec moi, elle ne veut pas venir à moi, alors je viens à elle » ; « Je veux chasser le Rassemblement national de cette terre ». Bon courage, il n’est pas au bout de ses peines. Est-ce la seule raison de son entrée en lice ? Il y a du “en même temps” dans sa démarche : affaiblir Xavier Bertrand qui agace, qui inquiète l’Élysée. Qui fait peur ? Selon les proches d’Emmanuel Macron, Xavier Bertrand a donné des armes létales contre lui au garde des Sceaux en annonçant que, s’il était réélu à la présidence de la région, il partirait aussitôt à la conquête de l’Élysée. Pas très moral. C’est “élisez-moi pour que je m’en aille”. Un bon de sortie en quelque sorte. « C’est se moquer des électeurs », tonne Éric Dupond-Moretti. Grâce à lui, c’est le grand espoir de LREM, leur liste pourrait recueillir entre 16 et 18 % des voix dans les Hauts-de-France. Mais pour en faire quoi ? Réponse d’un proche du président : pour faire plier Xavier Bertrand. “On vous apporte nos voix à une condition, que vous restiez président de région. ” En un mot, l’empêcher d’être candidat à la présidentielle.

C’est un beau roman, est-ce une belle histoire ? Xavier Bertrand n’est pas homme à céder aux pressions. LREM lui met un revolver sous le menton, il s’en moque. Il ne négociera rien. Parce que, il en est sûr, le revolver est en bois.

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